Les dernières colonies d’Afrique

Par Lucas Chedeville

Au XVe siècle, l’Espagne et le Portugal achèvent leur Reconquista, la reconquête, de la péninsule ibérique, entamée 700 ans plus tôt au début de l’invasion musulmane. Grenade, dernier bastion Maure, tombe le 2 janvier 1492, rendant aux royaumes chrétiens leurs terres d’origines. Dans leur lancée, les espagnols traversent la Méditerranée et établissent des bases militaires en Afrique du Nord. Ceuta est prise par les portugais dès 1415 et les espagnols ont conquis Melilla en 1495. Par un hasard dynastique, Ceuta passe sous le contrôle du Roi d’Espagne en 1580. Depuis cette date, ces deux bouts de territoire seront au centre des querelles entre le Maroc et l’Espagne.

Jusqu’au début du XXème siècle, le Maroc est un pays indépendant. Puis la France et l’Espagne s’intéressent à ce pays stratégique dans le contrôle de l’Afrique. La France est déjà présente dans les pays frontaliers, en Algérie depuis 1830 et en Mauritanie depuis 1902. L’Espagne entend elle aussi avoir sa part du gâteau. Le traité franco-hispanique du 27 novembre 1912 établit un double protectorat sur le Maroc. Les frontières sont définies : les espagnols occuperont la partie nord bordant la Méditerranée et la zone désertique du sud, les français le centre du pays comprenant notamment Casablanca, la capitale économique, et Rabat, la capitale politique. Par son statut de protectorat et non de colonie comme l’Algérie, le pays conserve un minimum de souveraineté en la personne du sultan Mohammed V. A l’indépendance en 1956, toutes les terres occupées par la France sont rendues au Maroc mais l’Espagne a plus de mal à céder ses richesses. Il faut attendre 1958 pour que les espagnols quittent Tarfaya, 1969 pour Ifni et 1975 pour toute la zone du Sahara Occidental. La volonté de revoir ce territoire désertique dans les frontières nationales se traduit par un gigantesque mouvement populaire et pacifique de quelques 350 000 âmes : la Marche Verte. La veille de la marche, le 5 novembre 1975, le roi Hassan II galvanise ses troupes : « Demain, tu franchiras la frontière. Demain, tu entameras ta Marche. Demain, tu fouleras une terre qui est tienne. […] Demain, tu embrasseras un sol qui fait partie intégrante de ton cher pays ». A son appel, des milliers de marocains franchissent la frontière et obligent le général Franco à céder. Le Maroc retrouve, vingt ans après l’indépendance, l’intégralité de son territoire. Seules Ceuta et Melilla demeurent, « en raison de leur appartenance ancienne à l’Espagne », la pleine propriété du royaume espagnol.

La question migratoire

La restitution du Sahara occidental aux marocains n’assénait cependant pas les tensions entre les deux pays. Le successeur d’Hassan II, Mohammed VI s’inscrit dans la lignée de son père par sa volonté de récupérer les deux enclaves. En 2002, il tente un coup de force : un petit contingent de soldats marocains débarquent sur un ilot à l’ouest de Ceuta que revendique le Maroc mais sont rapidement chassés par les commandos qu’envoi Madrid. Après cet évènement, les relations diplomatiques seront rompues entre les deux pays et il faudra attendre les attentats de Madrid de 2004 pour que le dialogue s’ouvre à nouveau.

La question migratoire oblige pourtant les deux Etats à garder une certaine entente cordiale. Depuis les années 1980, des milliers de subsahariens tentent chaque année de gagner l’Europe via Ceuta et Melilla et la plupart passent par le Maroc. La situation force les deux pays, à signer, en 1992 un accord bilatéral. Le contrat stipule, notamment, que « l’Etat sollicité (le Maroc) doit réadmettre les ressortissants des pays tiers qui auraient transité par son territoire afin d’atteindre l’Etat requérant (l’Espagne) ». Cette disposition donnera lieu à un certain nombre d’abus, comme le 6 octobre 2005, où les hommes de la Guardia Civil renvoient 70 migrants de ses enclaves vers le Maroc. Cette opération fut dénoncée par le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) qui cria à une violation des droits de l’Homme. Aussi, pour protéger ses frontières, le gouvernement espagnol a dressé au début des années 2000 des barrières autour de Melilla et Ceuta de trois à six mètres de hauteur rendant difficile mais pas impossible un passage en force vers ses enclaves.

En même temps que l’Espagne ferme ses frontières, elle ferme la porte à un éventuel retour de ces territoires sous le pavillon marocain. Malgré les vociférations de Rabat, Madrid n’entend pas lâcher ses territoires économiquement et militairement très intéressants. Preuve en est, la visite de l’ancien souverain ibérique, Juan Carlos, en 2007, provoquant la colère de Mohammed VI.

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