La Forteresse Europe

Par Lucas Chedeville et Paul Coudray

L’année 2014 a été une des plus meurtrière depuis une dizaine d’année en Méditerranée. L’Organisation des nations unies (ONU) recensait 3 400 personnes décédées en mer. Ces chiffres ne comptabilisent que les corps retrouvés et donc ne montrent que la partie émergée de l’iceberg. Effectivement, il est presque impossible avec les moyens actuels de chiffrer le nombre exact de victimes. Pourtant, l’Union européenne (UE) dépense des millions pour « lutter » contre cette immigration clandestine, contre les « assauts » des « illégaux ». Arsenal législatif, équipes d’intervention rapide, radars ultra-performants, triples barrières aux frontières, forces de police mobilisées, le dispositif est titanesque. Malgré tous ces efforts, la question de l’immigration reste un problème qui demeure.

Avec l’application des accords de Schengen en 1995, les Etats ont la volonté d’agir plus fermement sur le renforcement des contrôles aux frontières extérieures. En 1999, les états membres de l’UE, réunis à Tampere (Finlande), prennent la décision de mettre en place une politique commune en terme d’asile et d’immigration. Très vite, des opérations inter-gouvernementales sont lancées, mais peu satisfaisantes, la volonté de voir un corps spécial dans ce domaine émerge au sommet de Séville en 2002. En 2004, la Commission Européenne s’accorde sur la création d’une agence spécialisée dans la défense des frontières. Frontex (Agence Européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle des États membres aux frontières extérieures de l’Union européenne) est née. Selon ses statuts, l’agence a pour tâches essentielles de produire des analyses du risque migratoire irrégulier, d’en tirer les conclusions opérationnelles en organisant des opérations conjointes aux frontières aériennes, terrestres et maritimes, en faisant appel à des experts nationaux des États membres et en utilisant des équipements mis à disposition par ces derniers. En clair, afin de palier aux carences des polices locales, chaque pays signataire met à dispositions de l’agence des hommes et du matériel : des navires pour patrouiller le long de la Méditerranée, des avions qui ciblent les « boat-people » (Embarcations de fortunes sur lesquelles s’entassent les migrants), des hélicoptères pour les missions de sauvetage. Frontex est pleinement opérationnelle en 2005. Basée à Varsovie, elle est dirigée par Fabrice Leggerie, ancien haut-fonctionnaire au ministère de l’Intérieur français. Elle emploie 320 personnes au siège social et sur le terrain des milliers. Depuis sa création, son budget ne cesse de croitre : la première année, 6,3 millions d’euros étaient alloués à l’agence, passé à 42 millions en 2007, il culmine aujourd’hui à 110 millions. Sur le terrain, la mission première de Frontex est le repérage des navires susceptibles d’abriter des clandestins. Si une intervention de sauvetage est nécessaire, ils préviennent les polices nationales concernées qui ont pleine autorité dans leurs zones maritimes. La Méditerranée est quadrillée en plusieurs zones SAR (Search and Rescue) tracées sur les frontières de chaque pays. Si l’embarcation ne semblent pas en difficulté ou qu’aucun signal d’urgence n’a été émis, la patrouille Frontex l’escorte jusqu’au port le plus proche. Là-bas les nouveaux arrivants pourront déposer leurs demandes d’asiles.

Opération « Triton »

Les révolutions arabes ont favorisé les départs de milliers de migrants par la mer vers l’Italie. En Libye, après la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, quelques 27 000 personnes ont pris la mer en seulement trois mois. Ce flux ne s’est jamais arrêté depuis et de nombreux drames sont à déplorer. La tragédie de Lampedusa, en octobre 2013 où 366 migrants ont perdu la vie, a révélé les lacunes de l’agence Frontex et poussé l’Italie à lancer sa propre opération, Mare Nostrum. En un an, le gouvernement italien d’Enrico Letta puis celui de Matteo Renzi, a dépensé 114 millions d’euros, pris sur le budget de la Défense, pour financer ce projet. Elle aura permis de sauver plus de 20 000 vies jusqu’à sa suspension fin 2014. L’Italie avait pointé du doigt la non-assistance de l’Union européenne quant à la situation problématique que connaît le pays en terme d’immigration. Face à la solitude italienne dans cette lutte, l’UE a lancé, le 1er novembre 2014, l’opération Triton coordonnée par Frontex. L’amiral Filippo Maria Foffi, commandant en chef de la flotte italienne et premier responsable de Mare Nostrum, s’était félicité de cette prise de conscience de l’Europe « L’Union européenne n’a pas réagi pendant un an au fait que l’Italie gérait pratiquement seule la situation à travers Mare Nostrum […]. Après un an où nous avons agi seuls avec l’aide d’un navire slovène, je suis heureux de voir que l’UE va prendre ses responsabilités ». Cependant, les moyens mis en œuvre par rapport à l’opération italienne sont moindres. Trois avions et neuf navires dont une partie ne pouvant pas opérer en haute mer. Alors que Mare Nostrum disposait d’un budget mensuel de 9 millions d’euros, Triton, censé palier à Mare Nostrum, ne dispose que de 2,9 millions d’euros par mois. L’ancienne commissaire aux affaires intérieures de l’Europe, Cécilia Malmström, justifiait en octobre 2014 ce financement si faible « en aucun cas l’opération Triton ne peut et ne remplacera Mare Nostrum […] Triton ne doit pas empêcher les états membres de remplir leurs obligations dans la surveillance de leurs frontières extérieures et la recherche et le sauvetage des personnes en danger ». Ainsi, il semble légitime de se demander l’intérêt réel de Triton, prolongée le 19 février dernier jusqu’à fin 2015, et de Frontex en général.

Les remises en causes

Malgré le sauvetage de 19 500 migrants depuis le lancement de l’opération Triton en novembre 2014, Frontex fait face à de vives critiques quant à la façon dont elle dirige ses opérations. De nombreux migrants passent entre les mailles du filet ou décèdent en mer. Le Haut commissariat de l’ONU pour les réfugiés (UNHCR) dénonçait vivement, début février 2015, l’efficacité de l’opération Triton qui n’a pu éviter la disparation en mer de 300 migrants. « Il ne peut subsister aucun doutes après les événements de cette semaine que l’opération européenne Triton est un remplacement malheureusement largement insuffisant de Mare Nostrum » déclarait Antonio Guterres, Haut-commissaire du UNHCR. En Europe, de nombreuses associations comme Front[exit], Migreurop, Human rights watch (HRW) accusent Frontex de ne pas être en accord, parfois même de violer les grands principes des Droits de l’Homme et l’assimile seulement au « bras armé de l’Europe ». Ces grands principes sont défendus par deux conventions fondamentales. La première, adoptée le 28 juillet 1951 à la suite de la Seconde guerre mondiale instaurait un statut pour les réfugiés et régissait le droit d’asile pour les migrants européens. Elle fut complétée le 31 janvier 1967 par une nouvelle convention étendant la question du statut de réfugié aux flux autres que intra-européens. Au total, 140 pays sont signataires de ces conventions. Parmi ses grands fondements, celui du non-refoulement : toute personne arrivant sur les côtes européennes doit bénéficier d’un examen de sa situation. En accord avec ce principe, l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme énonce que « toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat ». Cependant, ces grands accords ne sont pas toujours respectés. En juin 2009, par exemple, un hélicoptère allemand opérant pour Frontex a repéré au large de Lampedusa un navire transportant 75 migrants et a prévenu les garde-côtes italiens. Dans ce cas précis, il incombe à la marine d’escorter l’embarcation jusqu’au port européen le plus proche. Pourtant, ici, le principe de non-refoulement a été bafoué. C’est une patrouille navale libyenne qui a pris en charge les passagers et les a ramener en Libye.

La lutte intérieure

A travers la lutte contre l’immigration clandestine, Frontex et plus particulièrement l’Union européenne cherchent à résorber les réseaux de passeurs. Ainsi, des opérations spéciales sont orchestrées depuis plusieurs années à l’intérieur même de l’UE. Ces dernières visent aussi à comptabiliser le nombre de clandestins présents en Europe. Ces opérations sont elles-aussi vivement critiquées par les ONG locales qui dénoncent une « chasse » aux sans-papiers. La dernière en date est la mission Mos Maiorum, coordonnée du 13 au 26 octobre dernier par l’UE, les états membres de Schengen, Frontex et Europol (European Police Office). 20 000 membres des forces de l’ordre ont été mobilisés dans 25 pays, chargés de surveiller les frontières extérieures mais aussi les abris de bus, les gares et les autoroutes. Elle aura permis l’arrestation de 19 234 personnes dont 257 présumés passeurs. A chaque nouvelle présidence de l’Union européenne, une opération de ce type est lancée.

Selon le dernier rapport trimestriel de Frontex, plus de 230 000 personnes en situation irrégulière ont posé le pied sur le sol européen en 2014. Ce qui représente une hausse de 150% des entrées illégales sur le territoire par rapport à l’année dernière. Ces chiffres amènent certains politiques à remettre en cause l’efficacité et la mission attribuée à Frontex. Brice Hortefeux, dans les « 12 travaux de l’opposition » (Flammarion, 2014) réfléchi à la création d’un corps spécial européen avec des hommes mobilisés en permanence, capables d’agir à n’importe quelle frontière de l’Europe. A Ruud Lubber, ancien Haut-commissaire du UNHCR, de répondre « De toute manière, aucun mur ne sera jamais assez élevé pour interdire l’accès aux personnes désespérées… ».

Rapport annuel FRONTEX 2014

Rapport Frontex 3ème trimestre

Opérations de Frontex 1Opérations de Frontex 2Morts en Méditerannée

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