Interview – Germinal Castillo

Propos recueillis par Lucas Chedeville et Paul Coudray

Porte-parole de la Croix-rouge à Ceuta, Germinal Castillo fait aussi partie des équipes d’intervention rapide de l’organisation qui sont chargées de porter secours aux migrants interceptés au large de l’enclave. Ceuta est confronté depuis une vingtaine d’années à des flux constants venant d’Afrique subsaharienne et du Maghreb. La Croix-rouge est la plus active des ONG présentes sur place et agit au quotidien auprès des migrants.

Comment se caractérise l’immigration à Ceuta ?

L’enclave est principalement connue pour ses flux migratoires subsahariens qui sont par nature plus médiatiques. Cependant ce ne sont pas les seuls, en réalité il en existe trois différents types. D’abord, comme dit précédemment, les migrants subsahariens;  d’autres part, beaucoup de maghrébins qui tentent pour la plupart de gagner directement l’Espagne métropolitaine et qui sont rapatriés sur Ceuta. Il faut savoir aussi qu’il existe un accord de bon voisinage entre le Maroc et l’Espagne permettant à des milliers marocains d’obtenir un visa journalier pour venir travailler ici.

En quoi consiste l’action de la Croix rouge sur Ceuta ?

Notre action est diverse et touche plusieurs domaines d’activités. Nous avons des équipes d’intervention rapide mobilisables en permanence en cas de naufrage. Dans ce cas précis on administre les premiers soins aux migrants et les confit à la Guardia Civil qui les amène au CETI (Centro de estancia temporal de inmigrantes). Là-bas aussi nous jouons un rôle. Il y a une aide sanitaire, psychologique et juridique pour les personnes qui souhaitent en bénéficier. Plus rarement, il nous arrive d’intervenir aux barrières qui bordent l’enclave mais ils sont très peu à tenter de passer de cette façon là. Ce sont surtout nos collègues de Melilla qui font face à ce genre de situation. Ici les migrants arrivent presque exclusivement par la mer, ce qui explique le nombre important de mort.

Qu’est ce qui distingue Ceuta de Melilla  ?

Les méthodes des migrants sont relativement différentes. Même si à Ceuta certains d’entre eux réussissent à escalader les barrières, ce phénomène est bien plus observé à Melilla. Là-bas, ils essayent parfois de passer à une centaine afin de déstabiliser les forces de police. À Ceuta c’est nettement différent, les hommes arrivent par la mer, ils traversent sur des bateaux gonflables de fortune, renforcés avec des chambres à air. Contrairement aux arrivées massives de Melilla, les migrants viennent souvent par petits groupes d’une demi-douzaine. Ici nous sommes juste en face de l’Espagne, cette situation en amène beaucoup à tenter la traversée du détroit. Bien-sûr leurs embarcations ne leur permettent pas d’aller aussi loin et c’est à nous ou aux autorités compétentes de les sauver du naufrage. En revanche, il y a une méthode commune aux deux enclaves, les migrants se cachent aussi dans le double fond des voitures pour tenter de passer sur les ferrys reliants le continent africain à l’Espagne.

Que pensez vous de l’appareil répressif déployé par l’Europe ?

Lorsque la décision a été prise par l’état espagnol d’ériger les barrières les tentatives d’entrée sur le territoire sont devenues bien plus périlleuses. Le fait est que malgré les risques, ils n’hésitent pas à tenter leur chance. Il est impossible même avec le système sophistiqué actuel, comme le radar SIVE, de repérer toutes les embarcations en mer. Ce radar ultra performant confond pourtant les hommes avec le mouvement des vagues. Il est ainsi difficile d’évaluer le nombre réel de personne qui traversent chaque jour. Et qui meurent aussi. Nous sommes sûrement en face du plus grand cimetière d’Europe, encore plus qu’à Lampedusa. Ce qu’il y a de dramatique ici, c’est que personne ne sait nager et la nuit des dizaines de personnes sombrent dans le silence. J’ai l’impression que Bruxelles ne fait rien et que les parlementaires régressent même sur la question.

La situation peut-elle changer dans les années à venir ?

Oui surement, mais pas forcement dans le bon sens. Avec la crise, la coopération internationale a été balayée. J’ai l’impression que la problématique réelle a été mise de côté. Aujourd’hui on parle de l’immigration avec des termes martiaux, on parle d’ « assauts», de « guerre » contre l’immigration, de lutte contre les « illégaux ». La philosophie de la Croix-rouge est qu’un humain, par définition ne peut être considéré comme « illégal ». Les projets communs européens ne concernent que la répression alors qu’ils gagneraient à investir dans l’intégration. J’ai une vision assez enfantine de la chose, pour moi l’immigration a toujours existé, elle a commencé à la préhistoire lorsque qu’un homme s’est rendu compte que les fraises étaient plus rouges sur la colline d’en face. Qu’est ce qui lui empêcherait de s’y rendre ? Des traités, des interdictions, des barrières ? L’Europe semble avoir oublié certains de ses principes fondamentaux. Ainsi les guerres africaines, les famines sont devenus des choses banales à nos yeux. C’est comme si on s’était habitué au malheur, comme si la situation était irréversible. Il faut replacer l’Humain au centre du débat. Avant tout l’immigration est une histoire d’Hommes. À vrai dire je n’ai pas encore oublié le « liberté – égalité – fraternité ». En Europe il faut attendre que le problème nous concerne directement pour qu’on agisse. Le conflit ukrainien accapare l’attention mais qu’en est il devenues des guerres oubliées ? Si cinq personnes mourraient de faim demain à Paris ça ferait un véritable scandale, mais plus personne ne fait attention aux famines du Sahel.

Comment sont les rapports entre la population locale et les migrants ?

À part quelques actions racistes isolées, la cohabitation reste pacifique. Ceuta s’est battit sur une quadruple culture : chrétienne, musulmane, juive et hindou. Les gens sont habitués à vivre en communauté. La plupart des journalistes dressent un portrait assez dur de la population de l’enclave. Les policiers sont régulièrement critiqués alors qu’ils sont souvent les premiers à fournir un repas aux migrants qui viennent d’arriver. Ici tout le monde est concerné par la question migratoire, quelques associations existent, principalement chrétiennes, qui oeuvrent à faciliter l’intégration des immigrants.

Quels sont les moyens dont vous disposez ?

Nous comptons sur un financement de notre programme grâce aux dons de nos adhérents. De plus, une grande loterie internationale permet de récolter de l’argent supplémentaire chaque année. Ce type de financement nous permet d’être pleinement indépendant et d’agir selon notre propre ligne de conduite. Elle est simple. Nous on ne distingue pas les êtres humains les uns des autres.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s